Saint Lazare – 8:25.







Le narrateur.


Le nom de l’arrêt en en-tête de cette partie du récit n’est pas anodin. Il est prépondérant tant dans le parcours du bus que dans ma démonstration de l’édification de l’usager en tant qu’individu par le partage avec ses semblables d’une aventure constructive :

Saint Lazare est une de ses stations à risque dans le tramage parisien des transports en commun.

Tout cela mérite une explication en bonne et due forme à l’attention de ces personnes qui ne connaissent pas ces endroits de concentration urbaine et circulatoire. Notre bus commet une halte à Saint Lazare, haut lieu des banlieusards. Gare de triage humain : aiguillage, dispatching, intermodalité train-métro-bus. Nous pourrions gloser des heures sur cet espace d’agglomération des masses laborieuses. Nous avons pris le bus en amont de cet arrêt et pour ma part il me reste encore un certain nombre d’arrêts en aval. Ainsi pour tous ceux qui sont dans la même situation, nous allons subir, là, l’effet « deuxième couche ».

Lorsque vous pratiquez un transport en commun depuis le début de ligne, vous voyez la faune véhiculée enflait au fur à mesure des arrêts, la pondération des descendants prise en compte. Très rapidement, vous priez dans votre for intérieur pour que le solde migratoire subit par le véhicule tourne à la négative afin de vous permettre, enfin, de déplier votre journal. Et pour ce cas de figure, Saint Lazare, c’est la mort du petit cheval !

Le bus s’arrête. Les regards se cristallisent sur les portes. Ceux déjà présents sont traversés par une onde d’angoisse, rapidement relayée par un soupir d’exaspération devant la crainte réalisée : L’arrêt du bus est pris d’assaut. Les portes s’ouvrent et là c’est le remake des gentils G.I. en vadrouille coréenne submergés par les vagues humaines chinoises. Le bus tourne à la bétaillère. A ce moment-là apparaîtrait Benny Goodman et son orchestre, nous pourrions rire de bon cœur devant une scène à la Marx Brothers. Tous ces gens se bousculant pour prendre place dans le véhicule. Les excroissances de type cabas, valises ou poussettes se déplacent de bas en haut au rythme du ressac. Les usagers deviennent empesés, gauches. Ils s’ébrouent, ils grognent, font mine de se repousser les uns les autres. Le bus lui-même semble tanguer sous l’effet de balancier imprimé alternativement par ceux qui sont dedans et ceux qui ne veulent pas rester dehors. Cela pourrait être effectivement drôle. Il n’en est rien. On redécouvre l’idée d’élasticité des corps, malgré soi. On apprend une nouvelle forme d’expression corporelle barbare. Franchement comme on doit se sentir perdu dans une limousine.

L’antagonisme entre l’homme et son prochain se fait des plus vifs à cet instant. Les « Reculez dans le fonds » s’opposent aux « Poussez pas devant ».

Et moi, dois-je dire que ces moments de promiscuité urbaine m’agréent plus en été qu’en hiver ? Non pas que je sois allergique à la plume d’eider qui emplit les anoraks venant s’écraser contre moi. Je préfère la mousseline, le liberty ou la soie. Et le frôlement appuyé de ces étoffes conjugué aux vibrations du moteur ont tôt fait de réjouir le cœur du jeune cadre …

A Saint Lazare, les esprits s’égarent.

À l’attention de nos amis vivant dans des petites bourgades et afin de glorifier ces hommes et femmes qui tous les jours subissent les affres de transports sans fin, je vous propose une ballade de mon cru :

La complainte du banlieusard.

« Tous les matins le même réveil,
I’ fait gris, i’fait noir,
J’me lève dans l’coltard.
Su’l’pied du lit s’fracasse l’orteil !

Chérie lève-toi, j’suis en pétard !

Eau froide et mal rasé,
Café tiède et pain beurré,

Faut que j’attrape l’omnibus pour Saint Lazare !

La journée à remplir des échéanciers.
Des objectifs, des formulaires,
La pause pour s’avaler l’ordinaire.
Deux paquets de clopes dans le cendrier.

M’ssieur le sous directeur, z’êtes qu’un pauv’ vantard !

Secrétaires et photocopieurs,
Réunion syndicale à point d’heure.

Faut que j’attrape l’omnibus à Saint Lazare ! »

Je ne sais pas malheureusement sur quel air chantonner cette ballade.



Le chauffeur.

Je suis nu sur le lit. Les draps sont froissés, lourds de nos ébats. Le seau de champagne luit sur la table de nuit. J’attrape ma coupe et savoure le breuvage à petites goulées. J’entends l’eau couler dans la salle de bain. L’air du large entre sans forcer par la fenêtre grande ouverte. Les étoiles ont pris le pas sur le feu d’artifice. Juste le temps de tourner la tête et la voilà qui réapparaît. Belle, majestueuse, le corps ceint dans un léger déshabillé dont la seule utilité est de surligner son sublime corps félin. Je l’invite à partager cet instant avec moi, à nouveau :

« Merde ! Le con, il ne peut pas le foutre ailleurs que dans un virage son bahut de livraison ! J’ai failli l’emplatrer ! »

La journée a à peine commencé et il faut que je me fasse de telles frayeurs ! J’vais avoir chaud aujourd’hui ! Mairie de Montmartre, Porte de Versailles. Paris du Nord au Sud… Marrant comme les bronzés sont au nord de Paris et les blancs-becs au sud … En revanche, les riches à l’ouest et les pauvres à l’est. Ca, ça respecte les répartitions géographiques ! Et au centre ? Le trou. Oui le trou du cul ! Holà ! Celle-là, il faut que je la sorte au dépôt !

Tout à l’heure, je me branche la radio pour les infos. Chauffeur de bus. Meneur d’hommes ! Celle-là aussi elle est trop bonne ! Assis tous les jours au volant à faire avancer la bétaillère : Bonjour Madame, bonjour Monsieur … Alors un euro trente, merci. Comment elle fait ma femme au guichet de la mairie du 13ème ? Ben comme moi, le moteur en moins ! Tiens, je me ferai bien une pause au bar-tabac … Un petit noir, un paquet de gauloises et pourquoi pas un tiercé ! Je jure que je le ferai un jour. Peut-être pour ma dernière tournée. Avec tous les potes qui m’attendent au bar, les bus garés en quadruple file le long de l’avenue : le bordel intégral et pis tous les klaxons en même temps quand je repartirai pour mon dernier trajet ! Et après ? Après plus rien. L’immobilisme. Seul à la maison. Ou je pourrai me recycler dans le transport scolaire ? Oh non, pas ça ! La punition ! Traîner à droite à gauche cinquante moutards hurlant et pleurnichant ! Qui te foutent de la boue, des miettes et du feutre partout sur les fauteuils qu’il faut nettoyer le soir en rentrant ! Tout ça pour un salaire de misère ! Ou alors trimballer des vieux en sortie, direction les Folies Bergères ou Juan les Pins … C’est sympa les vieux et puis ça laisse des pourboires … Et surtout ça ronfle tout le trajet ! Comme ça t’as l’impression de piloter un bimoteur ! Ouais mais faut faire de l’autoroute. Faut galérer sur des parkings ou devant des salles de spectacle. Faut surveiller les paquets de couches Confiance laissés par les vieux pendant qu’il se régalent de mousseux devant des filles qui lèvent la jambe.

Non ! Une fois que tu raccroches le volant. C’est terminé. Tu finis comme Jojo qui refait chaque jour le parcours dans sa Corsa. Avec un coup d’œil à chaque arrêt. Et puis tu rentres chez toi t’occuper de ton jardinet, de tes poissons ou de ta collection de timbres. Avec lecture obligée de l’Equipe. Et tu te dis que tout ça tu l’as bien mérité, après des années de bons et loyaux services, comme Rintintin ! Merde !

Si je pouvais finir gardien de square, tiens. Ca c’est la grande vie ! Un bel uniforme comme à la caserne ! Et au grand air avec que des plantes autour !

« Oui madame, c’est un Hibiscus ! D’accord, si vous voulez nourrir les petits oiseaux, vous le faites discrètement. Foutez vos miettes dans le gazon parce que si vous les mettez autour du bac à sable, les petits enfants ils sont tentés de les ramasser et de les manger ! C’est pas hygiénique, vous comprenez ! Oui, moi aussi, j’ai des enfants, mais ils sont grands maintenant, ils ne ramassent plus les miettes ! Mon aîné, il est ingénieur ! Et la dernière, on va la marier ! Bien sur madame que j’en suis fier de mes enfants, mais ça pas été facile tous les jours ! Et oui, faut être sévère mais juste, c’est ce que je dis toujours ! Oui allez madame, c’est ça, bonne journée !

Et dis mon petit, tu fais du vélo dans l’allée, pas sur le gazon parce qu’après tu vas abîmer les fleurs ! t’es avec ta maman ? C’est elle là-bas ? Ben elle est très jolie ta maman, tu dois être très content d’avoir une si belle maman ! Allez file et fais attention ! »

Mais les jours de pluie ? Les jours de mauvais temps ? Tout seul dans la guérite ! Avec une vieille radio et un litron ! A te faire bourrer le mou par les jardiniers qui te foutent des canettes de Kro plein la baraque … Et des mégots de Gitane Maïs …

Chauffeur de bus, c’est bien encore ce qu’il y a de mieux ! Surtout dans des coins comme la Sorbonne avec toutes ces petites étudiantes qui font bien les pimbêches mais c’est pas méchant parce que à part faire les hautaines, elles font quoi de leurs diplômes de lettres ou de sociologie ? Alors que chauffeur de bus, ça c’est une place sûre ! Sécurité de l’emploi, promotion assurée et, avec les années, des responsabilités : chef de ligne, responsable des horaires, chef de dépôt … Chef de dépôt : ça c’est la classe, voire partir tous les matins ses hommes avec leur beau bus, comme John Wayne au Poney Express !

Et puis en conduisant, tu fais aussi parfois le guide pour les touristes, c’est valorisant !

Et allez ! Encore planté à Saint Lazare ! Houla ! Mignonne la petite ! Bien roulée ! C’est qu’elles ont plus froid aux yeux maintenant ! Merde ! Elle doit même pas avoir seize ans ! Et ben, ça promet ! Moi, ma fille, elle sortirait dans la rue dans cette tenue, ça jaserait à la maison ! Elle va vers l’arrêt, là, non ? Merde, si elle monte devant, je fais un loto ce soir !

Allez, fermeture des portes … Pourquoi ça bloque ?

(regard dans le rétroviseur intérieur)

Heu … Messieurs-dames à l’arrière, veuillez dégager la porte si vous voulez qu’elle se ferme, merci.

(grondement quasi imperceptible des quelques usagers concernés)

Heu … Messieurs-dames, tant que vous n’aurez pas libéré la porte, nous ne pourrons pas repartir. Je m’en fous, je suis assis et j’ai tout mon temps.

(Finalement, une personne – forcément malheureuse – abdique et descend du marche-pied. Un soupir de soulagement se fait entendre. La porte se referme enfin, l’espoir reprend les usagers …)

Messieurs-dames, je vous remercie pour cet effort salutaire. La RATP vous présente ses plus humbles excuses pour ce léger désagrément et vous remercie pour votre confiance. Des hôtesses vont passer parmi vous pour vous offrir du café et des boisson fraîches, en vous souhaitant à tous une heureuse et agréable journée … (trop bonne celle-là, faut que je la sorte au dépôt !)



2 Comments:

Anonymous Anonyme said...

La suite s'il vous plait!

11:45 AM  
Blogger boronali said...

Ca arrive !

Mais ça bouchonne un peu là ...

9:03 AM  

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